On s’égare parfois à Saint-Brévin. Quand j’y suis revenu ces jours-ci pour marcher dans les avenues comme il y a vingt cinq ans, je n’avais d’abord pas emporté de plan de ville. Ma mémoire se rassurait d’une géographie simplifiée. Le tracé droit de la Route bleue, l’étirement longiligne du front de mer, le parallélisme si souvent vérifié du boulevard de l’Océan et de l’avenue Roosevelt entre de petites rues orthogonales étalaient dans mon esprit un quadrillage de ville quasiment nazairien. J’avais oublié les étoiles, les coudes, les embranchements obliques, les bifurcations soudaines, les impasses dont on ressort perplexe. J’aurais même pu suivre l’allée des Cigales au-delà de celle des Bouillons et, la fatigue aidant, me persuader que j’étais aux Rochelets encore parce que, dans les dunes côtières, une impasse menait à une villa et à un bouquet de pins, et me retrouver au coeur de l’Ermitage, ayant marché depuis l’avenue de Mindin sans savoir où j’avais quitté les Pins, ni l’Océan, ni les Rochelets. Mais tôt dans la forêt ville j’ai voulu voir la mer. Je me souvenais d’une montée de rue (sans doute avenue Bernard) qui écartait entre les pins un pâlissement de ciel bleu. Au moins pourrais-je rejoindre vite le boulevard de l’Océan dont -à ce qu’il me semblait- on peut repérer au bout de multiples couloirs les sapins en bordure de côte. Peut-être même verrais-je immédiatement s’entrouvrir dans la perspective d’une avenue boisée une échappée sur l’immense scène de la mer. Mais j’avais aussi en mémoire ces dunes du rivage ombragées des mêmes frondaisons que les îlots escarpés des pinèdes… Une allée bombée sur le ciel m’essoufflait jusqu’à une impasse. Des ramures vert noir à hauteur de tête m’enfonçaient dans les Rochelets quand je croyais avoir remonté vers les Pins. Les troncs altiers, au coude de l’avenue, surplombaient des villas bien loin d’être côtières. Il était un peu plus d’une heure. Les chaudrées de moules, cuissons de chancrettes, casseroles de bigorneaux versaient jusqu’aux bords sableux des jardins d’éparses odeurs marines, aiguisaient mon appétit de la joueuse coquette qui me faisait signe de toute part et s’éclipsait toujours. Le ciel s’était tendu d’étamine et le soleil ne chauffait pas trop. Il faisait bon. On sentait même des remous de brise mais si peu que je fus intrigué de voir dans une avenue du ciel les plus hautes touffes des pins, étirées et assouplies, se peigner comme des herbes de rivière dans le courant d’une eau rapide. Mais déjà j’entendais la rumeur de la mer. Elle s’amplifia, précisa ses modulations comme j’approchais d’un tertre moussu, rocheux d’où la fusée des pins jaillissait entre les chênes verts et les houx. La vague derrière devait battre le contrefort, pensais-je, à peine surpris, dans ma fatigue et mon contentement de voir l’océan enfin, des lacunes ou des fantaisies de ma mémoire du rivage. Je contourne à demi la dune boisée et je tombe sur la route. Mais un chemin de sable monte en face et le bruit de la mer monte avec, dans des bourrasques inattendues. Ce n’est pourtant pas la mer encore, il faut gravir sous la rafale qui siffle une autre montée de dune. Alors, le front essuyant la tempête, je découvre, mais bien au-delà d’un désert pâle où se couchent des fumerolles, une petite mer mauve de rage s’efforçant de pousser sur un vaste glacis marron une troupe de vaguelettes en désordre qui perdent leur écume en route, une mer dont la plainte courroucée s’étoufferait au loin bien vite si ne la répétait, mais rivée au bord des dunes, la voix du vent.

 

 

 

 

 

 

Publicités